La petite fille sâempara de la parole et gazouilla sans interruption, comme si elle ne devait jamais sâarrĂȘter. Ă peine cinq minutes sâĂ©taient Ă©coulĂ©es que MĂĄrk savait dĂ©jĂ tout. Il savait que la petite fille â Lilla â avait interdit Ă sa mĂšre de boire de lâeau froide par cette chaleur, mais bien sĂ»r, sa mĂšre ne lâavait pas Ă©coutĂ©e, et maintenant elle Ă©tait tombĂ©e malade. Lilla venait se recueillir sur la tombe de sa grand-mĂšre, dĂ©cĂ©dĂ©e un an auparavant. Elle disait que si mamie Ă©tait encore en vie, elle aurait certainement grondĂ© sa mĂšre, et elle ne serait pas malade aujourdâhui. La petite fille allait Ă lâĂ©cole depuis un an et rĂȘvait de finir avec une mĂ©daille dâor.
MĂĄrk soupira presque de soulagement, comme si un poids lui Ă©tait tombĂ© du cĆur. Quelle sincĂ©ritĂ© chez les enfants ! Il comprit aussitĂŽt : il aurait pu ĂȘtre heureux, sâil avait eu une femme normale, aimante, et des enfants. Quelquâun qui lâattend quand il rentre du travail. Mais son IldikĂł nâĂ©tait pas comme ça. Elle se comportait comme une poupĂ©e de porcelaine et ne voulait rien entendre des enfants.
« Seul un idiot sacrifierait sa silhouette et sa jeunesse pour un bĂ©bĂ© hurlant », disait-elle toujours. Ils Ă©taient mariĂ©s depuis cinq ans. En y repensant, MĂĄrk se rendit compte quâil ne restait aucun beau souvenir de leur mariage.
Il posa le petit seau derriĂšre la clĂŽture et Lilla commença Ă arroser dĂ©licatement les fleurs. MĂĄrk jeta un coup dâĆil Ă la pierre tombale â et resta figĂ©. Sur la photo figurait le voisin Ă qui, des annĂ©es auparavant, il avait confiĂ© la garde de la maison vide. La femme quâil connaissait nâĂ©tait autre que RĂ©ka, son ancienne connaissance â et la mĂšre de Lilla.
Il reporta son regard vers la petite fille :
â Tante RĂ©ka, câĂ©tait ta grand-mĂšre ?
â Oui. Tu la connaissais aussi ? â demanda Lilla.
â Bien sĂ»r que je la connaissais, rĂ©pondit MĂĄrk en souriant. Mais pourquoi je demande ça ? Je viens de te voir sur sa tombe.
â Maman et moi venons toujours ensemble ici. On apporte des fleurs, on nettoie la tombe.
â Toi et ta maman ? â demanda MĂĄrk, un peu confus.
â Oui, je tâai dit que maman ne me laisse pas venir seule au cimetiĂšre.
La petite fille prit le seau, regarda autour dâelle, puis dit :
â Il faut que je rentre, sinon maman va sâinquiĂ©ter. Et elle posera plein de questions. Je suis nulle pour mentir.
â Attends, je peux te ramener en voiture, proposa MĂĄrk.
Lilla secoua la tĂȘte.
â Maman dit toujours quâil ne faut pas monter dans la voiture dâun inconnu. Et maintenant quâelle est malade, je ne veux pas quâelle sâinquiĂšte.
Elle lui fit un petit signe et sâenfuit. MĂĄrk retourna Ă la tombe de sa mĂšre. Il sâassit sur le banc et resta plongĂ© longtemps dans ses pensĂ©es. Un sentiment Ă©trange lâenvahit… Comme si RĂ©ka nâĂ©tait pas simplement revenue pour une visite, mais quâelle vivait Ă nouveau ici. Et cette petite fille⊠Lilla. Quel Ăąge pouvait-elle avoir ?
Peut-ĂȘtre que RĂ©ka sâĂ©tait mariĂ©e entre-temps et avait eu un enfant. CâĂ©tait possible⊠MĂĄrk se leva. Il commençait Ă soupçonner que RĂ©ka sâoccupait elle-mĂȘme de la maison et que lui, MĂĄrk, la payait tous les mois sans le savoir.
Mais au fond, quâimportait Ă qui allait lâargent ?
MĂĄrk sâarrĂȘta devant la vieille maison familiale. Son cĆur se serra. La maison Ă©tait restĂ©e telle quâil lâavait laissĂ©e. Il avait lâimpression que sa mĂšre allait apparaĂźtre dâune minute Ă lâautre sur le perron, essuyer ses larmes du coin de son tablier et le serrer dans ses bras.
Il resta longtemps assis dans sa voiture. Mais sa mÚre ne sortit pas. Finalement, il descendit et entra dans la cour. Il regarda autour de lui avec étonnement : les fleurs étaient plantées, le jardin bien entretenu, tout était propre et en ordre. Réka avait bien travaillé. Elle méritait une récompense.
La maison dĂ©gageait aussi une fraĂźcheur et une propretĂ© comme si quelquâun lâavait quittĂ©e il y a Ă peine quelques jours. MĂĄrk sâassit Ă la table, mais ne resta pas longtemps. Il dĂ©cida dâaller Ă la maison voisine â chez RĂ©ka â pour Ă©claircir les choses. Il nây avait plus de colĂšre dans son cĆur, seulement de la curiositĂ© et une Ă©trange chaleur intĂ©rieure.
Lilla ouvrit la porte.
â Oh, câest toi ! â dit-elle avec un sourire espiĂšgle en portant un doigt Ă ses lĂšvres. â Ne dis pas Ă maman quâon sâest vus au cimetiĂšre !
Mårk fit mine de fermer la bouche avec une clé imaginaire. Lilla éclata de rire.
â Entre ! â lança une voix depuis lâintĂ©rieur. â Je vais mieux, mais ne tâapproche pas trop, je suis peut-ĂȘtre encore contagieuse !
Quand Réka le reconnut, elle le fixa, effarée :
â Toi⊠?
MĂĄrk sourit :
â Salut, RĂ©ka.
Il regarda autour de lui, puis demanda :
â OĂč est ton mari ?
La question Ă©tait superflue. Il le sentait. Aucun autre homme ne vivait ici. Peut-ĂȘtre quâil nây en avait jamais eu.
â MĂĄrk⊠je suis dĂ©solĂ©e de ne pas tâavoir informĂ© de la mort de ta mĂšre. Tout sâest passĂ© si vite⊠Et mon travail en ville est Ă©puisant. Câest pourquoi je me suis occupĂ©e de la maison.
â Merci, RĂ©ka. Vraiment. Quand je suis entrĂ©, jâai eu lâimpression que ma mĂšre venait juste de sortir un instant. Tout Ă©tait si⊠familier. Combien de temps vas-tu rester ?
â Pas longtemps. Encore quelques jours, puis je repars en ville.
â Et quâas-tu prĂ©vu pour la maison ? Tu vas la vendre ?
Mårk haussa les épaules :
â Je ne sais pas encore. ĂcouteâŠ
Il sortit une enveloppe et la posa sur la table.
â Câest pour toi. Un bonus pour lâentretien.
â MĂĄrk, tu nâaurais pas dĂ»âŠ
â Merci, tonton MĂĄrk ! â dit Lilla en souriant. â Maman veut une nouvelle robe depuis longtemps, et moi, je veux un vĂ©lo !
MĂĄrk rit :
â Bien jouĂ©, Lilla !
Cette nuit-lĂ , MĂĄrk tomba malade. Il avait lâimpression dâavoir de la fiĂšvre, une chaleur brĂ»lante sur le front. Il savait oĂč sa mĂšre rangeait le thermomĂštre â il y Ă©tait encore. Il mesura sa fiĂšvre : 39,1. Il fallait faire quelque chose⊠mais quoi ?
Désespéré, il envoya un SMS à Réka.
Moins de dix minutes plus tard, on frappa Ă sa porte. RĂ©ka et Lilla Ă©taient lĂ , lâune avec un sac de mĂ©dicaments, lâautre avec une tasse de thĂ©.
â Mon dieu, pourquoi es-tu entrĂ© dans cette maison ? â demanda RĂ©ka dĂ©sespĂ©rĂ©e. â Je suis malade, et maintenant toi aussi !
â Ne tâinquiĂšte pas, jâai lâimpression dâavoir Ă©tĂ© Ă©crasĂ© par un tracteur.
â ArrĂȘte de faire lâidiot, allonge-toi, je vais te donner un mĂ©dicament pour la fiĂšvre, grommela-t-elle, mais sa voix Ă©tait plus douce quâavant.
Lilla se précipita à la table.
â Jâai fait du thĂ© pour toi ! Mais attention, il est chaud !
â Toi ? Lilla ?
â Non, la thĂ©iĂšre ! â plaisanta-t-elle, puis sourit. â Je sais tout.
MĂĄrk sourit. CâĂ©tait comme sâil avait entendu un dĂ©clic, longtemps enfoui en lui. Comme si, tout Ă coup, quelque chose sâĂ©tait remis Ă sa place.
Puis, le silence. Sauf dans leurs pensées.
â RĂ©ka ?
â Quand est nĂ©e Lilla ?
La femme sâarrĂȘta. La cuillĂšre Ă thĂ© suspendue dans sa main, toute couleur disparue de son visage.
â MĂĄrk⊠pourquoi tu demandes ça ?
â RĂ©ka.
La femme se figea, puis regarda sa fille.
â Ma chĂ©rie, va au magasin, sâil te plaĂźt. AchĂšte du citron et une boisson fraĂźche.
â Dâaccord, maman.
DĂšs que la porte se referma derriĂšre elle, RĂ©ka sâassit lentement. AprĂšs un long silence, elle dit :
â Commençons par une chose claire. Lilla nâa rien Ă voir avec toi.
â Quoi ? â siffla MĂĄrk, mais RĂ©ka leva la main.
â On ne veut rien de toi. Pas dâargent, pas dâattention. On a tout ce quâil nous faut. Sâil te plaĂźt⊠oublie ça.
â Attends⊠alors câest vrai ? Câest⊠ma fille ?
â MĂĄrk ! â cria RĂ©ka. â Ne recommence pas ! Quand jâai su que jâĂ©tais enceinte, jâĂ©tais seule. Tu Ă©tais dĂ©jĂ parti. CâĂ©tait ma dĂ©cision. Je ne voulais pas tâimpliquer dans quelque chose que je pensais ne pas tâintĂ©resser.
â Bien sĂ»r que ça mâaurait intĂ©ressĂ© ! â sâĂ©cria MĂĄrk. â Pourquoi ne me lâas-tu pas dit ?
â Parce quâĂ lâĂ©poque, je ne savais pas ce que tu signifiais pour moi. Je croyais que ce nâĂ©tait quâune brĂšve aventure. Un vieux souvenir.
â Et maintenant ?
â Maintenant ? Lilla est toute ma vie. Et toi⊠tu es juste une ombre du passĂ© qui revient.
MĂĄrk la regarda en silence. Ses yeux devinrent humides.
â Je crois⊠que je tâai blessĂ©e. Ă lâĂ©poque.
Réka haussa simplement les épaules.
â Jâai survĂ©cu. Regarde autour de toi. Tu vois, on est heureuses.
MĂĄrk acquiesça. Ses pensĂ©es sâĂ©garĂšrent. Combien dâannĂ©es avait-il perdues ? Douze ? Peut-ĂȘtre treize ? Il aurait pu avoir une autre vie. Une vraie. Ă la place, il avait poursuivi une carriĂšre, des affaires, des voyages, pendant quâĂ la maison⊠à la maison, la vraie vie continuait.
â RĂ©ka, dit-il encore. Que vas-tu lui dire⊠à Lilla ?
â Rien. Je ne veux pas quâelle soit perdue. Si tu partais et quâelle croyait que tu Ă©tais son pĂšre, puis ne te revoyait jamais, elle en serait brisĂ©e. Je ne pourrais pas supporter ça.
â Je ne vous abandonnerai pas. Ni elle, ni toi.
â Câest facile Ă dire.
â Non, RĂ©ka. Ce nâest pas facile. Câest la chose la plus difficile que jâaie jamais dite.
Cette nuit-lĂ , MĂĄrk rĂȘva de sa mĂšre. Elle Ă©tait lĂ , sur le perron, portant un tablier fleuri et un doux sourire sur le visage. Et tout ce quâelle dit fut :
â Jâai toujours rĂȘvĂ© dâavoir une petite-fille comme Lilla.
Le matin venu, Mårk prit une décision. Il partit trois jours plus tard.
Réka était assise à la table, écoutant ses paroles pendant que Mårk se préparait à dire au revoir.
â VoilĂ , dit lâhomme. Jâai quelques affaires Ă rĂ©gler. Une semaine, peut-ĂȘtre un peu plus. Mais je reviendrai. Et pas juste pour une visite. Je reviendrai pour vous.
â MĂĄrkâŠ
â Je te promets que mĂȘme si entre nous ça ne marche plus et que je ne peux quâĂȘtre lĂ pour Lilla, alors je le ferai. Donne-moi juste une chance.
RĂ©ka le regarda longtemps. Une larme coula sur sa joue, mais elle ne lâessuya pas.
â Je ne sais pas, MĂĄrk. HonnĂȘtement, je ne sais pas.
Trois semaines passĂšrent.
RĂ©ka avait le sentiment que MĂĄrk ne reviendrait pas. Il avait fait des promesses en vain. Les hommes vont et viennent â la vie le lui avait appris. Mais Lilla se tenait chaque matin devant la maison, accrochĂ©e au portail, attendant⊠au cas oĂč. Parfois, elle disait quâelle surveillait juste le chien du voisin. Mais RĂ©ka savait trĂšs bien ce que la petite cherchait au loin.
Puis cela arriva un mercredi aprĂšs-midi.
Une voiture noire roula dans la rue, ralentit⊠et sâarrĂȘta juste devant la maison de RĂ©ka. MĂĄrk en sortit. Dans le coffre, des sacs et des cartons â pleins de cadeaux. Lilla Ă©tait sur le pas de la porte, choquĂ©e.
â Bonjour, dit MĂĄrk, comme sâil nâĂ©tait parti quâhier.
Réka était penchée sur sa machine à coudre, mais leva les yeux en entendant le bruit.
â Tu es revenu ?
â Je lâavais promis.
â Et⊠?
â Jâai pris ma dĂ©cision. Jâai vendu mon appartement Ă Budapest. Jâai rĂ©glĂ© tout ce que jâavais Ă rĂ©gler. Je nâai plus Ă repartir. Je veux ĂȘtre ici.
Lilla sortit de la piĂšce et resta Ă la porte. Son regard allait de lâhomme Ă sa mĂšre.
â Bonjour, tonton MĂĄrk ! dit-elle, un peu confuse.
RĂ©ka se leva lentement. Elle nâavait pas bien dormi depuis deux jours. Elle avait rĂ©flĂ©chi et doutĂ©. Mais maintenant, la dĂ©cision Ă©tait prise.
â Lilla, dit-elle doucement. Viens ici.
La petite fille sâapprocha, curieuse.
â Je veux te prĂ©senter ton pĂšre.
MĂĄrk laissa tomber les sacs. Le monde sâarrĂȘta un instant.
â Merci, murmura-t-il.
Lilla ne dit rien. Elle le regarda simplement. Puis elle sâapprocha, prit la main de MĂĄrk, et dit :
â Alors, câest toi.
MĂĄrk sâagenouilla devant elle, les yeux pleins de larmes :
â Oui⊠câest moi. Et je suis tellement dĂ©solĂ© de ne pas avoir Ă©tĂ© lĂ plus tĂŽt.
Lilla lâenlaça.
Elle ne dit rien. Aucun mot nâĂ©tait nĂ©cessaire.
Une semaine plus tard, tous trois se tenaient devant lâancienne maison â lâancienne maison de MĂĄrk. Vendue. Ils firent de mĂȘme avec celle de RĂ©ka. Ils dĂ©cidĂšrent de dĂ©mĂ©nager. Nouvelle ville, nouvelle maison. Ils ne voulaient pas oublier le passĂ© â ils ne voulaient juste plus quâil conditionne leur avenir.
â Tu es sĂ»r que câest une bonne idĂ©e ? â demanda RĂ©ka.
â Je nâen suis pas sĂ»r, rĂ©pondit MĂĄrk. Mais je sais quâune nouvelle vie demande un nouveau dĂ©part. Et ça⊠ça pourrait ĂȘtre le nĂŽtre.
Ils dĂ©cidĂšrent de chercher ensemble une maison dans une petite ville plus paisible, oĂč Lilla pourrait aller dans une bonne Ă©cole et oĂč ils ne seraient pas hantĂ©s par les ombres de leur passĂ©.
Lilla était un peu timide au début. Parfois, elle appelait encore son pÚre « tonton Mårk », parfois « papa ». Mais elle se blottissait souvent contre lui, le prenait dans ses bras et riait avec lui. Et cela comptait plus que tout pour Mårk.
Un soir, avant de se coucher, Lilla demanda :
â Papa⊠tu vas rester ?
MĂĄrk sourit et lui caressa les cheveux.
â Pour toujours.
Quelques mois plus tard, tous trois se promenaient dans un parc. RĂ©ka Ă©tait assise sur un banc, en train de tricoter. MĂĄrk lançait un ballon Ă Lilla, qui courait en riant. Tandis quâil regardait la petite fille revenir vers lui encore et encore, son cĆur dĂ©bordait de gratitude.
â RĂ©ka ! â lâappela-t-il en sâapprochant dâelle.
â Tu sais quelle est la meilleure chose que jâaie jamais faite ?
â Câest dâĂȘtre revenu.
Réka acquiesça avec un demi-sourire.
â Alors on est deux.
Lilla revint en courant, les enlaça tous les deux et dit :
â Maintenant, tout va bien.
Et elle avait raison.